Voyage d'étude dans les mers du sud : pas du gâteau pour des scientifiques de l'Alaska!
Des experts supportent des conditions difficiles pour étudier des oiseaux rares dans leur habitat d'hiver.

Par DOUG O'HARRA, Anchorage Daily News du 28 Avril 2003


Un soleil rayonnant, des vagues qui se brisent sur le récif et des oiseaux migrateurs dans un cadre exotique. Des journées passées à parcourir des plages de sable blanc sur des atolls polynésiens déserts, en partie pour avoir la chance d’observer le rare courlis d'Alaska dans son aire d'hivernage.

Cela vous semble une description idyllique pour des vacances de printemps, n'est ce pas ?

Mais ce n'est pas tout à fait ça.

Pendant plus de trois semaines le mois dernier au cours d'une étude dans des îles dispersées sur 500 milles au sud-est de Tahiti dans l'archipel de Tuamotu, trois scientifiques d'Anchorage ont souffert du mal de mer, été brûlés par le soleil, écorchés par le corail, attaqués par de petits requins et ont fini épuisés après des journées de marche par une chaleur de 100 degrés (farhenheit).

"C'était du travail de terrain bien plus dur que tout ce que j'ai pu faire dans l'Arctique," nous a dit le spécialiste des limicoles Rick Lanctot, de l'U.S. Fish and Wildlife Service à Anchorage.

Et puis il y avait les rats; des petits rats noirs qui vous épiaient menaçant dans l'obscurité.
"si nous utilisions nos lampes pour éclairer autour de nous, on pouvait voir leurs yeux briller" nous dit il. "une fois, j'en ai compté plus de 20 courant tout autour de notre campement... Par endroits, les pièges en attrapaient deux à la fois."

Mais Lanctot, avec les biologistes Lee Tibbitts et Verena Gill de l'Alaska Science Center de l'U.S. Geological Survey, est rentré à la maison avec de nouveaux recensements du rare courlis d'Alaska dans ces îles, à plus de 5.000 milles de leur seule aire de reproduction connue dans la toundra de montagne de la péninsule de la péninsule Seward et des collines de Nulato.

Par la même occasion, le trio a également recueillis des informations sur de nouvelles populations de plusieurs espèces d'oiseaux en danger critique d'extinction et sur les menaces auxquelles elles font face de la part des rats et des chats dans les cocoteraies où les broussailles sont brûlées. Ces recherches serviront à voir si on peut éliminer les prédateurs envahissants de certaines îles et reconstituer l'habitat originel.

Les plus mauvais endroits étaient pratiquement exempts d'oiseaux indigènes, présentant un sol de corallien stérile sous des plantations de cocotiers.
"C'était si silencieux," nous a dit Gill. "les seuls oiseaux (nicheurs) étaient des sternes blanches qui nidifient haut dans les arbres."
"j'ai trouvé cela très alarmant," a ajouté Lanctot.

A coté des comptages d'oiseaux, l'équipe a mis en place les bases du suivi et de la protection des espèces d'oiseaux de l'Alaska pendant leurs migrations à travers l'océan Pacifique et au delà, nous explique le spécialiste des limicoles de l'USGS et le chercheur Bob Gill. L'Alaska est l'une des régions clé pour la reproduction des limicoles, avec au moins trois douzaine d’espèces nicheuses régulières se dispersant sur cinq continents et en Océanie pendant l'hiver.

Un des oiseaux les plus étonnants parmi ces derniers est le courlis d'Alaska, appelé en anglais « bristle tighed curlew » pour les plumes semblables à des poils sur le haut de ses pattes. Cet oiseau originaire d’Alaska- est le seul limicole migrateur qui hiverne exclusivement sur les îles océaniques. Gill nous explique que c'est aussi le seul limicole connu pour utiliser des outils pour récolter sa nourriture en cassant les œufs avec de petits galets. Seul un petit nombre d'autres espèces volent aussi loin sans s’arrêter au-dessus des océans, un effort qui exige de chaque oiseau de stocker tellement de graisse qu'elle écrase ses organes internes.

Parce que l’on pense qu’il y en a moins de 10.000, en incluant les 7.000 environ en age de se reproduire, et qu’elle semble diminuer pour des raisons inconnues, l'espèce est listée par les agences fédérales comme vulnérable à un danger d’extinction à moyen terme. Pour savoir pourquoi, les spécialistes des migrateurs limicoles doivent en apprendre plus sur ce qui arrive aux oiseaux pendant le temps qu’ils passent loin de l'Alaska, nous dit Lanctot.

C'est le seul limicole, par exemple, qui a une mue complète et symétrique qui le rend incapable de voler à ce moment, quand les nouvelles plumes repoussent. Il pourrait alors être vulnérable aux chats et aux rats sur les îles ? C’est pour cela que fut organisé ce voyage vers les mers du sud.

Avec des scientifiques d'Hawaï, de Tahiti, de Nouvelle Zélande et d'Angleterre, les trois biologistes de l'Alaska ont pris l'avion jusqu'à une île appelée Rikitea en début mars, puis voyagé d'atoll en atoll dans un catamaran de 49 pieds du nom de Bounty Bay. L'équipage du bateau comprenait deux originaires de Cordova en Alaska et un descendant de Fletcher Christian, le marin anglais qui a mené la révolte de la Bounty et s'est installé plus tard sur l'île de Pitcairn.

L'équipe de 14 membres a visité 11 atolls en plus de trois semaines, certains inexplorés par des scientifiques depuis au moins 80 ans. À bord il n'y avait aucune climatisation et pas d'eau douce pour se baigner et ils ont dû partager l'espace de couchage pour 12 dans les coques étroites du catamaran où l'on suffoquait comme dans un sous-marin. "Tout le monde l'a appelé le 'puits du désespoir' parce que personne ne voulait dormir dedans," nous a dit Gill.
Lanctot et Gill, conjoints dans la vie civile, ont trouvé que ça n'avait rien d'une évasion romantique dans les mers du sud.

Cependant, le voyage fut souvent enthousiasmant, particulièrement quand ils ont débarqué sur un atoll qui n’avait été jamais été occupé ou défriché par des habitants. Là, l'équipe a compté autour de 500 bécasseaux des Tuamotu, une espèce en danger critique d’extinction, ce qui double probablement la population connue dans le monde. Les oiseaux étaient remarquablement familiers, nous a dit Lanctot.

"mais le si lendemain de notre passage, un rat sautait d'un bateau, tout pourrait changer rapidement," nous prévient il.
Au cours de leurs recherches les scientifiques de l’Alaska ont observé des courlis mais aussi plusieurs autres espèces de limicoles de l'Alaska. Au total, ils ont compté 268 courlis d'Alaska, 339 chevaliers errants et 64 pluviers du Pacifique.

Attraper les courlis pour faire des prises de sang et les baguer s'est révélé difficile, nous dit Lanctot. Les oiseaux étaient vus se nourrissant le long des lagons et des "hoa" et volant au dessus du rivage. Les filets et les pièges n'ont pas fonctionné. Ils ont dû les courser pour les attraper.


Sur une des dernières îles, les biologistes ont saisi un courlis qui décortiquait des Bernard l'ermite dans un "hoa" entre les îlots. Cette nuit là, ils en ont attrapé deux de plus en employant des projecteurs de plusieurs milliers de watt qui ont ébloui les oiseaux assez longtemps pour qu'une autre personne les saisisse, nous raconte Lanctot.

Le truc, était de repérer les courlis qui étaient devenus franchement obèses à cause de la nourriture d'hiver.
"ils étaient vraiment, vraiment gros, à tel point qu'ils avaient du mal à voler," nous a dit Lanctot. "les oiseaux que nous avons attrapé pesaient presque deux fois plus lourd que les oiseaux nous voyons sur leur aire de reproduction."

Ces oiseaux, sur un atoll appelé Reitoru, étaient sur des îlots intacts isolés des endroits plantés de cocotiers. Des bagues colorées ont été placées sur leurs pattes par les scientifiques, qui ont aussi pris des échantillons de sang et les ont relâché.

Ces trois oiseaux volent presque certainement vers l'Alaska en ce moment, quelque part au milieu de l'océan.

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