Disparu
depuis plusieurs centaines d’années, le Carpophage des Marquises
(Ducula galeata) a été réintroduit à Ua Huka par la Société d'Ornithologie
de Polynésie
Le Upe est un pigeon géant, les Anglo-saxons lui ont donné le nom de « Pigeon impérial des Marquises » et ils ont bien raison. Sa taille (55 cm du bec à la queue !), les reflets gris, verts et rouges de son plumage, et son cire spectaculaire (excroissance blanche et gris-noire située au sommet du bec) en font en effet l’empereur incontesté de toute l’avifaune Polynésienne.

L’objectif de l'opération de réintroduction menée par la Société d'Ornithologie de Polynésie "MANU" était d’établir une population de Upe sur l’île de Ua Huka en y relâchant des individus capturés à Nuku Hiva, la dernière île des Marquises hébergeant cette espèce en danger critique d’extinction (encore une des merveilles de notre Fenua qui est menacée de disparition).
Présent dans tout l'archipel des Marquises avant l'arrivée des Polynésiens , ses ossements ont été retrouvés sur plusieurs sites de fouille archéologique à Ua Huka, Hiva Oa et Tahuata mais il a disparu de toutes les îles à l'exception de Nuku Hiva. Il est cependant resté présent et célébré dans les mythes marquisiens. Aujourd'hui le Carpophage des Marquises est cantonné aux vallées du nord-ouest de Nuku Hiva et nulle part ailleurs. C'est donc un oiseau unique au monde.
La chasse, la disparition des forêts locales, leur envahissement par les essences introduites et la prédation exercée sur les nids par les rats noirs et les chats sont probablement à l’origine de sa raréfaction, spectaculaire au cours du 19ème si l’on en croit les nombreux témoignages et souvenirs des anciens recueillis sur place.
En 1975, l'importance numérique de la population était estimée à 300 ± 100 individus par Holyoak et Thibault. Les deux recensements effectués en 93 et 98 par la Société Zoologique de San Diego et par le CIRAD respectivement semblent indiquer que ses effectifs (compris entre 75 à 300 individus) restent faibles.
Une
espèce menacée de disparition à moyen terme
La localisation de l'espèce à une seule île rend sa situation extrêmement fragile. En effet, l’arrivée d’une maladie aviaire véhiculée soit par un pigeon ou une volaille d’élevage importé sur l’île de Nuku Hiva, soit par un oiseau introduit vecteur (tel que le Merle des Moluques) pourrait provoquer la disparition brutale de cette dernière population, sans parler des autres facteurs de disparition cités plus haut qui sont toujours d’actualité sur l’île et qui menacent la survie de l’espèce.
Ces arguments ont conduit la SOP à proposer un programme de réintroduction du Upe à Ua Huka, afin de constituer une seconde population et d'augmenter son aire de répartition tout comme cela a été réalisé par le passé pour le Pihiti ou Lori ultramarin (Vini utramarina).
L'île de Ua Huka représente un refuge efficace pour les oiseaux en général et pour le Upe en particulier pour plusieurs raisons:
1. Selon des arguments
paléornithologiques, Steadman et Olson (1985) estiment que l'espèce était autrefois
présente à Ua Huka où ce fût une chasse trop intensive aux temps anciens qui
provoqua son extinction.
2. Le domaine de Vaiviki sur l'île de Ua Huka a été classé zone protégée
par le Gouvernement en 1997, et J.Y. Meyer, J.C. Thibault et J. Evva s'accordent
tous pour dire que cette zone présente un habitat favorable à la survie de l'espèce.
3. Le maire de l'île, Mr Léon Lichtlé, et la population, déjà sensibilisés
et fiers du rôle qu'ils ont joué dans la sauvegarde du Pihiti, étaient prêt
à accueillir le Upe et leur participation à ce projet était acquise.
4. Il n'y a pas, pour le moment, de port de débarquement à quai des navires,
ce qui prévient l'île de l'invasion par le rat noir.
5. La présence et l'influence humaine y sont plus réduites que dans toutes
les autres grandes îles des Marquises.
Ainsi, l’opération de réintroduction, réalisée la Société d’Ornithologie de Polynésie "MANU" et souhaitée par Léon Lichtlé depuis des années a enfin pu voir le jour grâce à un partenariat multiple entre plusieurs organismes locaux et internationaux :
- la Société d’Ornithologie
de Polynésie "MANU" (maître d’œuvre de l’opération);
- messieurs
Lucien Kimitete et Léon Lichtlé, respectivement maires de Nuku Hiva et de Ua
Huka (Arrêté n°35/00 du 10/04/00 autorisant ce transfert et mise à la disposition
de l’opération de moyen matériel et humain importants);
- le Haut-Commissaire de la République en Polynésie française, Mission
d’aide financière et de coopération régionale (financement de l’opération au
titre du FIDES déconcentré);
- le Ministère de l'Agriculture et de l'Elevage, Service du Développement
Rural (mise à la disposition de l’opération de moyen matériel et humain importants);
- le Ministère de l'Environnement, Délégation à l’environnement (appui
et autorisation de capture : Arrêté n°808/CM du 19/04/00);
- l'Université de Polynésie Française, Laboratoire de Biologie Animale
conduit par Mr. Christian Herbaut (accueil de C. Blanvillain en post doc);
- Programme Régional Océanien pour l’Environnement (coordination de la
collaboration avec le Départment of Conservation de Nouvelle Zélande);
- Départment of Conservation (D.O.C) de Nouvelle Zélande (détachement d’un
spécialiste de la translocation des pigeons).
Ajoutons à cela l’appui essentiel de trois sponsors locaux: AIR TAHITI, TOTAL et QUINCAILLERIE TAIRAPU qui nous ont permis de baisser les coûts de l’opération de manière substantielle. De plus, AIR TAHITI, chargée du transport des précieux Upe de l’île de Nuku Hiva à Ua Huka dans son Dornier 228, s’est acquitté de cette tâche avec une disponibilité et une efficacité extraordinaire.
Après un séjour bien chargé de 15 jours début mai aux Marquises pour George Sanford (trésorier de la S.O.P.) chargé de la double mission de construire dans chacune des deux îles les volières permettant de maintenir temporairement les oiseaux en captivités et d’expliquer le pourquoi de l’opération aux populations locales, et les premiers repérages sur le terrain effectué par Jean-Marc Salducci (Vice Président de la S.O.P.), l’aventure a donc commencée pour Caroline Blanvillain (S.O.P. et U.P.F.), responsable de ce programme, Mike Thorsen (D.O.C.) et Robert Sulpice (S.D.R. de Ua Huka) pendant un mois et demi.
Une
aventure sous la forme d’une opération commando
Les dernières importantes populations de Upe sont localisées à 200 m d’altitude au fond de quelque vallées de l'ouest et du nord de la caldeira externe de Nuku Hiva, qui culmine à 1000-1200 m d’altitude. La plupart des déplacements sollicitaient donc la mise en service de muscles jusque-là tenus au repos, et les montées ou descentes étaient particulièrement difficiles au début, surtout avec le matériel de l’expédition: tente, filets pour les captures, boites de transport pour les oiseaux, aliments... Ajoutez à cela le camping dans un endroit charmant mais infesté de moustiques et du fameux nono des Marquises qui n’a pas faillit à sa réputation et s’est empressé de se glisser partout sous les vêtements afin d’y laisser moult piqûres qui ont la particularité de démanger si terriblement que vous vous en réveillez la nuit en vous grattant! Il faut alors désespérément chercher à oublier ces démangeaisons, mais n’y comptez pas trop : la vallée est infestée d’une herbe locale surnommée poil à gratter par les Marquisiens, c’est vous dire! Sans compter les trombes de pluies et les tempêtes de vent qui ont détruit le campement à plusieurs reprises, les boites de conserve froides, le pain moisi et le spectre de cet Américain mort l’année précédente à cause d’une chute nocturne dans la vallée où nous étions installés.

Dans cet univers sauvage et encaissé, vivait une population de 10-12 Upe qu’il nous fallait capturer avec nos filets ‘invisibles pour les oiseaux’. Or le Upe est un oiseau calme et réfléchi, que je qualifierai aisément ‘d’intelligent’. Il vole peu et le plus souvent haut dans le ciel et reste dans une zone située au sommet des arbres les plus hauts, entre 15 et 30 mètres d’altitude, sauf pour aller se régaler de goyaves qu’il avale généralement tout rond. Non seulement l’oiseau, qui prenait toujours son temps avant de se poser à un endroit donné, voyait les filets et s’empressait de les éviter, mais il venait nous voir lorsque nous avions le malheur de monter un filet pas assez discrètement et évitait la zone par la suite ou s’y déplaçait avec beaucoup de méfiance...Il nous a donc fallut employer mille ruses pour parvenir finalement à capturer 5 oiseaux (probablement deux couples et un juvénile selon leurs mensurations et aspect): montage de filets tendus sur des cordes de 200 m passées de part et d’autre de la vallée; montage de filets la nuit, dépose des filets pendant les journées ensoleillées, déplacement nocturne des filets (plus haut, plus bas, plus à gauche...), mise en place de nouveaux filets (en tout des filets ont été montés dans une vingtaine de sites différents), et devenir arboricole pour décrocher les filets emmêlés aux sommet des arbres de part la force du vent. L’opération nous a aussi permis de collecter des informations importantes sur la biologie de cet oiseau très peu connu (alimentation, dimensions, habitat, occupation de l’habitat).

Pendant ce temps, du côté de la civilisation, Sylvestre Peterano (S.D.R. de Nuku Hiva) relayé par George Teikiteitetini (Commune de Nuku Hiva) venait une fois par jour se poster au sommet de la caldeira pour nous ramener sur Toovii (où était construite la volière) en cas de capture. Les oiseaux étaient ainsi acheminés dans les plus bref délais dans une volière aux parois recouvertes de draps blanc pour les empêcher de se blesser sur les grilles. En général, après deux jours d’acclimatation, ils se nourrissaient spontanément de goyave, fei, fruit du pua enana, papaye et mangue, mais deux d’entre eux ont du être gavés manuellement jusqu’à leur relâché. Sauvages ils étaient et sauvages ils sont restés...
La logistique la plus lointaine était assuré de Tahiti par Philippe Raust (S.O.P.) chargé de coordonner l’envoi de matériel supplémentaire et les transferts d’oiseaux avec Thérésa Padovese (Air Tahiti). Ainsi, cinq Upe ont pris le vol régulier d’Air Tahiti pour Ua Huka. C’est bien la première fois que les Upe prenaient leur envol de cette manière là et le commandant de bord leur a même fait visiter la cabine de pilotage !

Ils ont ensuite été mis en volière pendant quatre à quinze jours puis relâchés en présence de Léon Lichtlé, ému aux larmes, de nos trois équipiers fatigués mais heureux du succès de cette opération si délicate, et d’un enfant de Ua Huka, venu là pour recevoir le legs au nom des générations futures, un enfant émerveillé par la taille de l’oiseau et par sa beauté. La terre ne nous est pas donné par nos parents, elle nous est prêtée par nos enfants...

Il faudra sans doute encore répéter l’opération une ou deux fois afin de permettre d’importer suffisamment d’individus pour assurer une base génétique assez large à cette nouvelle population, donc revivre cette aventure dans ces Marquises à la beauté époustouflante, mais en attendant, nous souhaitons à ces cinq pionniers ailés d’avoir une nombreuse descendance.
C. BLANVILLAIN, M. THORSEN & M. SULPICE