COMMENT 27 'URA SONT DEVENUS DES KURA

Depuis plusieurs numéros de Te Manu nous vous avions informé de cette opération. Ici Anne Gouni vous parlera de l'aspect logistique et technique de la capture à Rimatara. Quant à Jean Kape, il a couvert l'aspect plus social et culturel jusqu'au bout du voyage des oiseaux dans leur nouvelle île: Atiu

Comment réussir la mission de l’impossible?
Mettre en œuvre le programme de réintroduction du Lori de Kuhl (Vini kuhlii) sur Atiu à partir d’oiseaux capturés sur Rimatara revenait à organiser l’atterrissage et le décollage d’une navette spatiale sur Rapa. On peut toujours penser qu’on exagère, mais ceux qui ont œuvré pour que ce programme aboutisse pourront certifier qu’on est proche de la réalité.
Les fonds étant réunis pour la réalisation de ce projet (BirdLife pour la majeure partie mais aussi Air Rarotonga et le Fond Pacifique via le haut-commissariat), dès le mois de juillet 2006, Gerald McCormack (Cook Islands Natural Heritage Trust) est venu à Tahiti pour initier l’organisation du programme et rencontrer les personnes nécessaires à la réalisation de ce projet. Il est très vite apparu que les difficultés paveraient nos prochains mois.
Il a été décidé qu’il était primordial de retourner sur Rimatara pour confirmer l'accord donné par la majorité de la population. En janvier 2007, Georges Sanford et Jean Kape (SOP-Manu) ont accompagné Gerald McCormack (CINHT), Ada Nicholls (Reine d’Atiu) et Teokotai Mariri (son porte parole) à Rimatara. (voir Te Manu n°58).
Dès le mois de septembre 2006, le staff de la SOP s’est mis ordre de bataille. Il fallait obtenir entre autre l’accord pour l’atterrissage d’un avion venant des Îles Cook sur Rimatara, le déplacement d’agents de la Police de l’Air et des Frontières, des Douanes, du SDR (phytosanitaire et zoosanitaire), mais aussi un permis CITES (les Loris de Kuhl sont inscrits sur les annexes de la convention de Washington)… C’est à cette occasion que l’on a enfin su à qui demander la délivrance de ce permis en Polynésie française même si la procédure ne semble pas encore complètement au point à ce jour...
C’est ainsi que Yolande Vernaudon s’est plus particulièrement occupée des relations avec le haut-commissariat, Georges Sanford de l’aviation civile, Philippe Raust du SDR, Jean Kape des relations avec les gens de Rimatara et d’Atiu, Anne Gouni et Jean Durieux de l’organisation logistique. Heureusement tout le monde y a mis beaucoup de bonne volonté et le 11 avril 2007 quand toute l’équipe a débarqué à Rimatara, la plupart des problèmes avaient trouvé une solution.



Quel charmant couple à un mètre de son nid (photo J. Kape)


Ainsi les captures ont commencé dès le lendemain soit le 12 avril. Robert Sulpice et Albert Varney (pour la SOP Manu) étaient à Rimatara depuis le lundi 9 avril et avaient déjà décidé de l’installation de leur site de capture sur la colline centrale. Deux personnes des Îles Cook ont été leur prêter main forte (Roger Malcom et George Mateariki). James Millett (BirdLife International), Richard Switzer (CRESE Hawaii) et Anne Gouni ont ouvert un second site, prés des plantations de bananiers le long de la route de ceinture, avec le renfort occasionnel de Gerald McCormak. Evidement une petite compétition a été ouverte entre les deux sites à ce moment là (pour la petite histoire le score des captures a été site 1, 12 oiseaux – site 2, 16 oiseaux). Pendant ce temps là, Alan Lieberman et Bruce Rideout (Zoo de San Diego) réceptionnaient les loris à la maison aux oiseaux. Jean Kape faisait le lien avec Ada Nicholls et son porte parole (Tekotai Mariri) et le reste de la population de Rimatara dont Siméon Tehio (SDR) ou Georges Hatitio (le Maire de la commune). La couverture médiatique à été assurée par Greg Parker (Télé de Îles Cook) et Axel Lichtlé (TNTV).


'Ura capturé au filet  (Photo J. Kape)

Les captures ont pris fin le 18 avril après-midi avec un total de 28 oiseaux en cage. Il était convenu que seuls 27 prendraient l’avion. Ainsi, il a été procédé au relâché d’un très jeune individu. Les équipes de captures ont fini particulièrement fatiguées : se lever entre 4h30 et 5h00, finir après 18h00, déplacer les filets, les fermer et les ouvrir tous les jours…
Alors, c’est avec beaucoup d’émotion que les oiseaux, chacun dans une cage individuelle, prenaient l’avion le 24 avril par un vol spécial Air Rarotonga pour Atiu. Cette compagnie aérienne a grandement participé en offrant les deux vols entre Atiu et Rimatara (un pour le transport des oiseaux et un pour celui du staff).
Anne et James sont restés une semaine supplémentaire pour faire une étude sur les rats présents à Rimatara : heureuse nouvelle, il n’y a été capturé que des Rats polynésiens (Rattus exulans) et des Rats surmulots (Rattus norvegicus). Ainsi, il semble que cette île soit encore indemne de Rats noirs (Rattus rattus). Pour que cette situation perdure, Anne et James ont fait une étude pour mettre en place une protection efficace des quais de l’île. Cela sera mis en œuvre dès le début de l’année 2008 grâce à l’octroi de fonds de la part de BirdLife International.

ANNE GOUNI

Le ‘Ura devient Kura
En quittant Rimatara par le vol d’Air Rarotonga, ce mardi 24.04.07 à 07h25, le ‘Ura de Rimatara s’est mué en Kura, dès son arrivée à l’aéroport d’Atiu à 09h25. Ce voyage de deux heures, à tire d’aile et à vol d’oiseau, s’est déroulé par un temps magnifique tout au long du trajet. L’accueil qui lui a été réservé par la population d’Atiu fut à la hauteur des efforts déployés par les différents partenaires du projet, mûri de longue date par Gerald Mc Cormack.

 
Embarquement des ‘Ura à Rimatara: l’appareil d’Air Rarotonga est frappé pour l’occasion du logo du ‘Ura-Kura (Photo J. Kape)

Rétrospective
Gerald et son épouse Judith foulaient pour la première fois le sol de Rimatara en août 1992, après une traversée en voilier sur l’Ardevora, depuis Rarotonga où Gerald travaille auprès du gouvernement de ce pays pour la protection de son patrimoine naturel. Les époux Mc Cormack étaient alors à la recherche du Kura disparu des Îles Cook, avant même l’établissement des missionnaires vers 1820. Ces derniers n’ont pu qu’observer des coiffes et des parures cérémonielles en plume de Kura à Atiu et à Aitutaki : la coiffe d’Atiu est particulièrement haute.
Des légendes d’Atiu se rapportant au Kura - psittacidé d’une grande beauté aux couleurs arc-en-ciel dominé par le rouge et le vert - sont encore narrées dans l’île tout comme les chants le concernant qui y sont aussi fredonnés à l’occasion. La découverte d’ossements fossiles dans l’île vient étayer l’existence de cet oiseau autrefois. D’ailleurs l’ancien nom de l’île est Enua manu (Ile aux oiseaux). Parmi les espèces indigènes ou endémiques encore présentes à Atiu, on trouve le rupe (grand pigeon du Pacifique), le kükupa (pigeon vert), le götare (martin-chasseur), le köpeka (hirondelle). On y a introduit, à l’initiative du gouvernement, le merle des Moluques (appelé là-bas manu kavamani = oiseau gouvernement) et depuis peu le kakerori (Monarque de Rarotonga) qui est en danger d'extinction dans son île d’origine par Rattus rattus. L’île compte beaucoup sur son environnement luxuriant (pratiquement intact) et son avifaune pour attirer les touristes.

Demande dérogatoire de la reine Rogomatane à la reine Tamaeva
Heureuse de la découverte de Gerald et passionnée de la nature et des oiseaux, la reine Rogomatane Ariki d’Atiu décide en 2000 de se rendre personnellement à Rimatara, accompagnée du scientifique pour voir le ‘Ura… L’idée d’une translocation germa, suivie des consultations préalables de faisabilité d’un tel projet. Ces deux personnalités reviennent en janvier 2007 à Rimatara, avec deux représentants de Manu, et formalise la demande à la population de l’île, en l’occurrence les héritiers de la reine Tamaeva, lors d’une réunion publique organisée par le maire Georges Hirama Hatitio. Par ailleurs, la reine Rogomatane s’est recueillie sur la tombe de la reine Tamaeva pour lui adresser sa requête. A la suite de cette ultime consultation, la translocation a été programmée et finalement réalisée dans de très bonnes conditions. Le temps et les oiseaux étaient au rendez-vous avec l’imposante équipe de spécialistes de différents pays qui s’était déplacée, le 11 avril, pour cette occasion exceptionnelle et historique pour ces deux îles et plus largement à l’échelle mondiale. Une plaque (bilingue : rimatara-français) commémorant cette translocation a été érigée, la veille du départ des oiseaux vers Atiu et implantée devant le tombeau des rois de Rimatara.


La reine Rongomatane Ariki admirant la plaque commémorative (en rimatara et français) révélée au public de Rimatara, le 23.04.07 à 17h avec Gerald et le maire Hatitio (Photos J. Kape)

Lors de la cérémonie, un ‘Ura est venu se poser sur le ‘aito  juste au dessus de la plaque : certains y ont vu là un bon présage… Une plaque similaire (en atiu-anglais) a également été installée à Atiu, le 26 mai, devant le palais gouvernemental. Il est à noter que Rimatara et Atiu entretiennent des rapports amicaux voire fraternels depuis fort longtemps. Un puits creusé par la communauté d’Atiu autrefois dans le village de Anapoto en témoigne, sans compter les familles issues du métissage que l’on retrouve encore de nos jours dans ces deux îles.

 
Le maire de Rimatara, Kami et un ancien d’Atiu découvrent la plaque qui fait l’admiration de la population  (Photos J. Kape)

Mission accomplie : translocation réussie et bien fêtée
Atiu attendait avec impatience, en ce mardi 24 avril 2007, l’arrivée du Kura sur sa terre abondante en végétaux nourriciers pour ce volatile au chant subtil et au plumage merveilleux; ne se nourrissant que du nectar des fleurs. Sa population a mis beaucoup d’énergie dans l’accueil réservé au Kura, aux personnalités de Rimatara, et également aux représentants des différents organismes partenaires de l’opération, venus accompagner le ‘Ura de Rimatara. Des personnalités éminentes de Rarotonga, dont un ministre et un parlementaire, se sont déplacées à Atiu pour cet événement historique et culturel fort.

 
Le ministre Ioane (en lunettes), accompagné d’autres personnalités de Rarotonga, a fait le déplacement pendant que la population admire les Kura lâchés tout en chantant avec force et enthousiasme la bienvenue au Kura  (Photos J. Kape)

Des concours de chant pour le Kura ont été organisés tant au niveau de l’île que de l’archipel. Les festivités se sont poursuivies avec liesse et une authenticité bien polynésienne jusqu’au retour de la délégation de Polynésie française, le 28 avril, par le vol d’Air Tahiti qui assure désormais la liaison entre Tahiti et Rarotonga.

 
Traversant la haie d’honneur formée par les jeunes : la mairesse d’Atiu, le ministre et son épouse, la reine, le maire de Rimatara, le directeur d’Air Rarotonga et un matahiapo

Les différents villages accueillaient à tour de rôle, en héros et avec faste la délégation, surtout le maire et le ‘örero de Rimatara, mettant les petits plats dans les grands…

 
Les chants et ‘örero avant le banquet populaire - Une table très bien garnie  (Photo J. Kape)

Kura super-star
Quant au Kura, il a été vu chaque jour depuis son lâcher le 24.04.07 à 09h50, seul ou en couple, explorant l’étendue de Atiu qui présente quasiment les mêmes caractéristiques morphologiques et géologiques que Rimatara, mais trois fois la taille de cette dernière. Comme à Rimatara, le Kura a été vu se délectant du nectar de l’inflorescence du cocotier, de fleurs de hotu… Les 27 oiseaux qui ont fait le voyage étaient tous en parfaite santé. Il faut dire que depuis la capture du premier oiseau à Rimatara, le 13.04.07, Alan et Bruce, experts en psittacidés, du San Diego Zoo veillaient sur les ‘Ura comme la prunelle de leurs yeux 24h/24, et ce, jusqu’au moment du lâcher à Atiu.
Gageons que les paroles de la reine Tamaeva de Rimatara « Tiretire ä, tiretire ä » (qu’ils prospèrent toujours et à jamais) en parlant du ‘Ura vaero et du ‘Ura pa’o (‘Ura mâle et femelle) soient étendues à Atiu. Cette dernière a en effet instauré un tapu sur le ‘Ura, l’épargnant ainsi du massacre exercé ailleurs pour en faire avec ses plumes des parures d’apparat. Retenons aussi que la demande formulée par la reine Rogomatane à la population de Rimatara, donc aux héritiers de Tamaeva, est une dérogation afin de prémunir également le 'Ura contre le Rat noir (Rattus rattus), grand prédateur arboricole, qui fait des ravages chez les oiseaux dans les îles où il est présent, dévorant les œufs et les poussins. Rimatara et Atiu sont heureusement tous deux exempts, pour l’heure, de ce terrible fléau tant redouté par les ornithologues et autres amoureux de la nature. 

 
Après la capture des oiseaux, Anne et James se sont mis à capturer des rats pour les étudier (une dizaine par jour) : pas de rat noir, seulement le polynésien et le norvégien

Resserrer les liens d’amitié et familiaux 
Des promesses ont été faites, de part et d’autre lors des discours prononcés, par les personnalités des deux communautés pour effectuer des déplacements en groupe tant à Atiu qu’à Rimatara pour admirer le ‘Ura ou Kura, mais également pour resserrer les liens d’amitié et retrouver leurs familles

.
 
A gauche: Georges Mateariki (en casquette), surnommé à Atiu Birdman (homme oiseau), avec le maire Hatitio devant le  puits creusé par ses ancêtres à une époque lointaine. Il a capturé avec son équipe le premier oiseau, le 13 mai à l’aube.
A droite: Kami Papara (sa grand-mère paternelle est d’Atiu) et son épouse saluant une dernière fois leurs parents d’Atiu avant d’embarquer pour Rarotonga, puis Tahiti et Rimatara.

Les époux Mokoroa, leur fille et gendre ont chanté pour nous ce chant ancien d’Atiu qui parle du premier homme à Atiu et des premiers oiseaux de l’île dont le Kura

Urau-o-Mariri
Urau-o-Mata
E enua ko Atiu
Atiu i te taa o te ra
Atiu i te taa o te marama
Potipoti enua
E Kura ko Pena e kainga e
Kaivi enua ko Marauta
Kaivi enua ko Atiu

Bienvenue Mariri
Bienvenue Mata
Atiu est la terre
Atiu face au lever du soleil
Atiu face au lever de la lune
Les cancrelats sur la terre
Kura et Pena mangent-les
Même sur les hauts de Mara-uta
Même sur les hauts de Atiu


Une dernière photo de la délégation de Rimatara avec Gerald avant de quitter Atiu : Mireta Papara, Heipua Jourdain, Elvina Tehio, Teokotai Mariri, Gerald Mc Cormack, Kami Papara, Albert Varney, Siméon Tehio, Hirama Hatitio.

JEAN KAPE

Après l'opération une conférence de presse a permis de médiatiser tous ces efforts et de remercier les participants et partenaires sans lesquels rien n'aurait été possible. Pour notre part, nous devons collectivement remercier la population de Rimatara qui a fait le plus beau don en offrant à son oiseau sacré une chance supplémentaire pour son avenir.

Retour au début de la page Haut

Retour à la page précédente Home